Tejas Verdes

 (Crédit photo: Cortesia de Julio Oliva)

« À Tejas Verdes, situé à une centaine de kilomètres de Santiago, se trouve un établissement, propriété de l’armée chilienne, où des militaires blessés venaient en convalescence. À partir du coup d’État du général Pinochet, ce lieu s’est transformé en centre de détention et de torture. »

Le ventre est encore fécond…

Alors qu’en ce mois de juin 2016, dans un sondage publié par l’Action des Chrétiens pour l’abolition de la torture, 36 % des français se montraient favorables à la torture électrique, la pièce de Fermin Cabal se montre d’une criante actualité. Or une association nouvellement créée à Lyon, Les Curieux Polyglottes – dont l’objet est d’assurer la promotion et la diffusion de textes (poétiques, scientifiques, littéraires et dramatiques) d’auteurs contemporains francophones ou étrangers, via des lectures publiques et spectacles de petit format – , lui donne corps de manière bouleversante . Tout en sobriété.

On l’appelait Bergeronnette

En effet, l’écriture de Fermin Cabal (retranscrite en français par Françoise Thanas, aux Solitaires intempestifs) se suffit presque à elle-même : on peut d’ailleurs très bien lire le livre comme un récit. La pièce se compose de six monologues, soit autant de témoignages, de points de vue, racontés par les six personnages (la disparue – la victime, la camarade, la doctoresse, la fossoyeuse, la délatrice, l’avocate espagnole), d’une seule et même histoire : celle d’une jeune femme dont jamais le prénom ne nous sera communiqué, car seul son sobriquet nous est donné. Celle-ci, qu’on imagine volontiers gracile et douce était affectueusement surnommée Bergeronnette « parce qu’elle marchait comme un oiseau, vous savez, en sautillant, en se déplaçant en toute hâte ».

Du dépouillement, de la grâce et de la poésie

Dans la présentation proposée par les Curieux Polyglottes aucun décor, aucun costume, aucun effet superflu : le dépouillement est total et la lecture se fait à la table par les cinq comédiennes aussi admirables les unes que les autres dans leur réappropriation et interprétation des personnages. Comme je le disais tout à l’heure, l’écriture de Fermin Cabal se suffit à elle-même ; musicale mais dépouillée, tout à la fois poétique et effroyablement funèbre, tantôt d’une profonde tendresse, tantôt d’une crudité extrême, elle a besoin de peu pour nous bouleverser. Ce peu de chose qu’il lui faut pour reprendre vie et nous replonger dans l’histoire de cette jeune fille torturée à mort, les Curieux Polyglottes le lui insufflent : une lecture redoublée parfois par le texte original dit en espagnol pour nous replonger dans le pays, de brefs intermèdes musicaux, et surtout des interprètes d’une grande justesse. Lorsque Gabriela Alarcon prend la parole pour Bergeronnette, on visualise parfaitement la jeune fille douce, lumineuse et passionnée qu’elle fut. De la même façon, la froideur de la doctoresse et de l’avocate nous révolte. Comment peut-on raisonnablement nous faire croire à cette « justice » ? Comment ose-t-on nous dire que la torture n’a jamais existé, que Bergeronnette n’est morte que d’un malheureux accident, d’une balle tirée par hasard dans le pied, lorsque la fossoyeuse nous raconte : « Il y avait beaucoup de corps, tellement qu’on n’y arrivait pas. […] Il fallait les mettre tête-bêche. Après ils sont venus dans des bâches, dans des toiles à sac qui se déchiraient […] Certains ce n’était même pas des cadavres, c’était… c’était comme des masses, ils arrivaient comme défaits… Les jambes, les bras, désintégrés, preuve qu’ils étaient restés plusieurs jours en plein air mangés par des rongeurs […] Y en avait d’autres désintégrés aussi, qui étaient coupés, coupés, genre à la mitraillette, comme ça, par…comme par une rafale. »

L’histoire de Bergeronnette c’est celle d’une jeune fille outragée, violée et torturée à mort par un système barbare. C’est l’histoire de milliers de morts au Chili. Mais c’est aussi l’histoire présente, notre actualité qui n’est pas seulement une succession d’images lointaines sur des écrans et des journaux : celle de la Syrie, du Burundi, du Soudan, etc. Combien encore de Bergeronnettes ?

Sophie Rieu,vu le 22 juin 2016 aux Tables Claudiennes -Lyon

 

Tejas Verdes de Fermin Cabal, par Les Curieux Polyglottes.
Une association fondée par Christine Marest Blanc-Bernard.
Lecture avec Gabriela Alarcon, Isabelle Bonnadier, Christine Brotons, Marie-Lola Fernandez et Christine Marest Blanc-Bernard
Durée : 45 mn
https://www.facebook.com/groups/1166868153355934/

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