Histoire de la violence d’Edouard Louis

(crédit photo: John Foley)

Autopsie d’une agression

Auteur de Pour en finir avec Eddy Bellegueule, récit peu reluisant sur ses modestes origines picardes, le jeune Edouard Louis publie son deuxième roman autobiographique, Histoire de la violence. D’emblée, il nous introduit dans son histoire: «Je suis caché de l’autre côté de la porte, je l’écoute.» C’est de Clara, la sœur d’Edouard, l’auteur-narrateur, dont il s’agit. Elle rapporte à son mari ce que son frère lui a confié au sujet d’une agression dont il a été victime le soir de Noël 2012. Alors qu’il rentre du réveillon fêté avec ses amis, Reda, un inconnu particulièrement insistant et d’une beauté irrésistible, l’aborde Place de la République. Edouard finit par céder à ses avances et l’invite à monter chez lui. Une belle complicité s’installe entre les deux jeunes hommes, suivie de confidences mutuelles. Mais Reda devient subitement violent: vol, viol et tentative de meurtre! C’est ce moment précis du basculement dans la violence que l’auteur entend décortiquer.

Clara interprète, extrapole le récit initial, se montre plutôt critique à l’égard de son frère perçu comme un embourgeoisé qui a renié ses originaires populaires. Le narrateur intervient régulièrement pour rectifier, démentir ou reprendre simplement la main. Il se livre à des réflexions philosophiques complexes et surjoue l’intellectuel en contraste avec sa sœur à la parole crue. Il ne se reconnaît d’ailleurs pas dans la version qu’elle livre et qu’il a aussi confiée à la police: «Je traîne la sensation pénible et désagréable qu’aussitôt énoncée, par moi ou n’importe qui d’autre, mon histoire est falsifiée.» Il tente alors d’en réorganiser les fragments, comme si l’acharnement à reconstruire le puzzle de l’événement révélerait un sens caché.

Le choix de dévoiler son intimité à travers le regard d’un tiers exprime une volonté, chez Edouard Louis, de rompre avec le narcissisme de l’autofiction. Le récit du «moi» est ici repris par la sœur, mais l’auteur feint l’effacement pour mieux faire scintiller sa subjectivité, en exposant la façon dont les mots des autres nous dépossèdent de notre vérité. Il livre ainsi une autopsie des mécanismes des violences sociale, judiciaire, familiale et linguistique qui corsètent un individu et le rendent violent à son tour. Seule issue, le mensonge ou la fiction: «Ma guérison est venue de cette possibilité de nier la réalité», clame celui dont le style est hautement exubérant!

Rabiaa Marhouch

Publié sur Le courier de Genève, le 22 janvier 2016

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