Carol de Todd Haynes, deux regards

(crédit photos: Wilson Webb)

L’amour ennuyeux

On attendait ce long-métrage comme les enfants attendent noël, avec une joyeuse impatience. Mais le résultat n’était pas à la hauteur de l’attente. Personnellement je l’ai vu comme je vois noël maintenant, en tant qu’adulte, avec indifférence et ennui. Carol est un film qui laisse peu de traces après lui, qui se présente comme un beau paquet cadeau, mais vide.

Carol est comme une cigarette, une des celles par exemple que la protagoniste (Cate Blanchett) ne cesse d’allumer, à l’imitation de Gloria Swanson dans Boulevard du crépuscule. La cigarette brûle de passion, mais se consume lentement comme une soirée inutile, et au final il ne reste que cendres et fumée.

C’est un long-métrage artéfact, toujours à la recherche d’une image complexe, d’une citation, d’une forme dans un cadre, mais sans fournir au  de réel contenu : le clin d’œil de la photographie est même trop évident, une imitation des vues panoramiques laissées par Jack Vetriano et Edward Hopper. Cet amour différent qui se déroule dans les bienséantes années Cinquante se trouve submergé par toutes ces références. Le mélodrame serait d’ailleurs une matière connue et aimée par Todd Haynes – il suffit de penser à son précédent film Loin du paradis (2002) – mais dans son ambition d’imiter les grands classiques se long-métrage se perd en cours de route. Même le bon jeu des deux actrices – Blanchett et Rooney Mara – réussit difficilement à redonner de l’énergie à une œuvre figée dans ce désir de perfection formelle. Le goût vintage redondant traine inexorablement ce film vers son propre boulevard du crépuscule.

Carol dit plusieurs fois à Thérèse qu’elle n’est pas de cette terre, qu’elle semble venue d’un autre univers. Finalement c’est peut-être ce film qui aurait pu rester dans cet autre univers, car la déception de l’attente est telle que on a le sentiment désagréable d’avoir perdu notre temps sur une œuvre bancale.

Tommaso Tronconi (traduit par Fabio Raffo), source originale le blog italien de critique audiovisuelle « Onesto e spietato » http://www.onestoespietato.com/carol-todd-haynes-recensione/

Carol ou le triomphe de l’image

Si Carol de Todd Haynes s’est globalement attiré une presse favorable il s’est trouvé quelques voix discordantes, dont celle de Tommaso Tronconi ci-dessus, pour déplorer un film poseur au formalisme creux. Admirateur de longue date du cinéaste, l’un des plus intéressants du cinéma américain actuel, je ne lui fait pas défaut pour ce film à la beauté mélancolique. Mais force est de reconnaitre que je comprends les réactions hostiles d’ennui et d’agacement que peut susciter le cinéma de Todd Haynes et tout particulièrement ce dernier opus. Carol incarne en lui-même un cinéma de la maîtrise ou tout semble avoir été pensé au millimètre pret en ne laissant nulle place à l’imprévu et à l’improvisation.

On peut légitimement trouver cette volonté de contrôle obsessionnelle et étouffante, c’est que Carol est un film postmoderne ou pour être plus exact un film néoclassique. J’entends par là qu’il cherche à renouer, à travers le pastiche et la citation, avec les formes du cinéma classique, ici hollywoodien. On peut s’agacer de ce cinéma résolument tourné vers le passé aussi bien par son sujet que par sa forme, d’autant que Carol ne cherche pas tant à reconstituer l’Amérique des 50 que les images que cette Amérique a données d’elle-même. Cependant les références de Todd Haynes sont précises et d’ailleurs revendiquées lors d’interviews, et elles n’impliquent certainement pas John Vetriano ou Boulevard du Crépuscule, l’esprit de Carol étant aux antipodes de ces œuvres. Aux côtés du peintre Hopper on citera avec plus de clairvoyance le photographe Saul Leiter, dont il imite les cadrages extrêmes, et le Brève Rencontre de David Lean ou le Vertigo d’Hitchcock. On peut s’agacer de ce formalisme fait de pastiches et de citations, mais ce triomphe de l’image est-il pour autant stérile?

Il y a bien évidemment une part de fétichisme cinéphile, Haynes aime le cinéma classique et il lui rend hommage avec tout l’amour qu’il lui porte; au fond cet amour est l’un des sujets du film, et il ne cesse de faire écho aux sentiments qui lient les deux héroïnes. Bien plus qu’un film référentiel et citationnel c’est un film hanté par les souvenirs du cinéphile Todd Haynes (et cela peut être dit de toute son œuvre). Carol est une élégie à la gloire d’un art disparu et à jamais chéri. De là la mélancolie qui traverse le film car ces formes appartiennent  à un autre temps et ne peuvent être tel quel ressuscitées. Car Todd Haynes le néoclassique ne se contente pas de reproductions et de citations; il se saisit de ses références, les transforme et les emmène vers d’autres dimensions, trompant l’attente du cinéphile. Il déjoue ainsi le simple clin d’œil et installe un vrai jeu intertextuel ou les citations enrichissent le film de niveaux de lecture supplémentaire et révèlent des dimensions inattendues des œuvres cités.

Cela doit paraitre bien abstrait et intellectuel, mais que l’on se rassure Carol n’est pas qu’un palimpseste intertextuel dont la profondeur reposerait exclusivement sur la mémoire cinéphile du spectateur. C’est avant tout un récit, une histoire qui se suffit à elle-même et c’est là que Haynes est le plus fidèle au classicisme. Carol c’est une histoire toute simple, une très belle histoire d’amour. La sophistication de la mise en scène se met entièrement au service de l’élan intérieur de ses personnages.  Avec beaucoup de délicatesse, loin de la violence stylisée du mélodrame ou du naturalisme hystérique et vulgaire de La Vie d’Adèle, Haynes suggère la solitude de ces deux femmes, et dans la rencontre de leurs regards, montre l’éveil et l’épanouissement du sentiment amoureux. Au final cette peinture toute en douceur d’une passion homosexuelle dans une société conformiste et corsetée, nous laisse sur un sentiment étrange: mélange d’exaltation et de nostalgie mélancolique.

Hadrien Fontanaud

Réalisation: Todd Haynes

Scénario : Phyllis Nagy, d’après The price of salt de Patricia Highsmith
Photographie : Edward Lachman
Montage: Alfonso Goncalves
Musique: Carter Burwell
Avec: Cate Blanchett (Carol Aird), Rooney Mara (Therese Belivet),  Sarah Paulson (Abby Gerhard), Kyle Chandler (Harge Aird)

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5 réflexions sur “Carol de Todd Haynes, deux regards

  1. Je ne trouve pas ce film aussi vide que tu le dis… Ce n’est pas le film de l’année, c’est sûr, ni le meilleur film lesbien qui existe, mais il a quand même une bonne place dans la liste. Il est parfois un peu lent, et je trouve Rooney Mara insipide, et encore plus quand on compare avec « Side effects » (pour ceux et celles qui ne connaissent pas: https://www.youtube.com/watch?v=kbsabeAP_N8).
    A part ça, l’histoire est pas mal ficelée 🙂
    Un film à voir tout de même

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    1. Tommaso, l’auteur de la première critique (et celle plus négative) répond comme ça (je traduis de l’italien): « Oui effectivement dans la liste des films lesbien c’est un film à voir. Mais pour moi il y vraiment trot d’artificialité sans aucun contenu. Mais le cinéma de Todd Haynes est un peu tout comme ça, on l’aime ou on le hait!

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