Les Tribulations du dernier Sijilmassi de Fouad Laroui

Ibn Tofail et Voltaire, même combat

Auréolé du Goncourt de la nouvelle en 2013, l’écrivain et économiste marocain Fouad Laroui a reçu le prix Jean Giono 2014 pour son dernier roman Les Tribulations du dernier Sijilmassi. Adam Sijilmassi, ingénieur promis à une brillante carrière, prend brusquement conscience, dans l’aéroplane qui le ramène de l’un de ses nombreux voyages d’affaires, de l’abîme qui le sépare de ses aïeux et soliloque : « Mon grand-père vivait paisiblement du côté d’Azemmour, qu’il n’a jamais quitté. Mon père n’a jamais pris l’avion…Cela fait des siècles que nos ancêtres vivaient en symbiose avec la nature. Le jour venu, ils quittaient le monde sans l’avoir dérangé… Mais nous… pourquoi vivons-nous ainsi, pressés, affairés ? ». À la sortie de l’avion, il décide de changer radicalement de vie. Il démissionne de son travail, sa femme, excédée, le quitte, emportant leur chat. Sjilmassi se fait quasiment expulser de son logement de fonction ! Commence alors un voyage à rebours pour retrouver l’origine perdue et le savoir des ancêtres dans une famille d’illustres savants musulmans. Adam s’installe dans le riad de son enfance, au cœur de son Azemmour natal (près de Casablanca), où il replonge dans la lecture des philosophes musulmans, un legs familial qui moisissait au fond d’un vieux coffre. Malheureusement, cette ascèse ne dure pas longtemps. Une grande agitation s’empare d’Azemmour à l’approche des élections municipales, où l’obscurantisme le dispute aux turpitudes du Makhzen (la police politique marocaine). Le dernier descendant des mémorables Sijilmassi se retrouve instrumentalisé à son insu dans cette querelle et devient malgré lui une icône capable d’influencer la foule des électeurs. Pris entre deux feux, il doit choisir son camp. Il sort broyé de cette épreuve…

L’aventure tragique de ce héros (antihéros ?) des temps modernes est racontée sur un mode comique, marque de fabrique du style larouien. Artifice ! crieront les uns, génie littéraire s’extasieront les autres. Laroui, sous le burlesque, dresse un tableau peu reluisant d’une société marocaine minée par des contradictions insoutenables, et qui ne trouve comme issue qu’une alternative douloureuse entre le soutien au pouvoir monarchique ou l’impasse vers le fanatisme religieux. Tel est pour Laroui le scénario qui refroidit la diaspora et l’élite intellectuelle occidentalisée qu’effraie toute perspective de retour au pays natal ! Le roman soulève des questions essentielles : faudrait-il traverser la méditerranée vers l’Europe pour découvrir son propre patrimoine philosophique, occulté par l’épais nuage de l’obscurantisme dans son pays d’origine ? Faudrait-il passer par Voltaire pour connaître Ibn Tofail ? Par Descartes pour apprécier Ibn Rochd (Avérroès) ? Par Pascal pour apprendre l’existence d’El Ghazâli ? Un détour éprouvant et incertain d’autant plus que ces philosophes musulmans, véritables traits d’union entre l’Occident et l’Orient, sont les précurseurs souvent ignorés des Lumières. Le mérite de Laroui est de rappeler que l’Orient a fourni les outils de compréhension mutuelle et de dialogue entre tous les humains sensibles au même combat : la sagesse universelle.

Rabiaa Marhouch
(Publié au Courrier de Genève du 21 février 2015)

Fouad Laroui, Les Tribulations du dernier Sijilmassi, Julliard, 2014, 330p.

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