Detroit, de Kathryn Bigelow

(crédit photos: François Duhamel)

De Kathryn Bigelow je n’avais vu jusqu’à présent que Zero Dark Thirty, dont la réussite ne pouvait qu’inspirer le plus grand respect pour la réalisatrice et son scénariste Mark Boal. Detroit, le troisième film de leur collaboration depuis le très oscarisé Démineurs, confirme le talent et l’importance de ce duo dans le paysage du cinéma américain contemporain. Si leurs précédents opus, Démineurs et Zéro Dark Thirty, évoquaient les interventions américaines au Moyen-Orient, dans Detroit le champ de bataille c’est l’Amérique elle-même, avec ses failles et ses blessures: les fantômes de l’esclavage et la plaie toujours ouverte, du racisme et de la ségrégation. Si le sujet est traité à travers les destins mêlés d’individus pris dans la tourmente des émeutes de Détroit en 1967, nul doute qu’à l’heure du président Trump, les tensions entre la communauté blanche et la communauté noire  restent cruellement d’actualité.

Cette préoccupation politique se reflète dans le didactisme du prologue animé qui explique les sources du conflit. Si ce prologue peut paraître un rien schématique, le recours à l’animation, qui jure dans un film par ailleurs crûment réaliste, lui donne des airs de fable, de mythe : récit des origines longtemps étouffées par un discours officiel lénifiant et conservateur qui referait aujourd’hui surface dans toute sa brutalité. Le scénario dans l’ensemble maintient cette brutalité et ce didactisme tout au long du film. C’est une force en ce qu’il rend parfaitement compréhensible la complexité d’une situation qui pourrait échapper au spectateur peu familier du contexte américain, ce pourrait être aussi sa limite, s’il n’y avait la mise en scène de Kathryn Bigelow.

Comme dans Zero Dark Thirty, Bigelow adopte une mise en scène comportementaliste aussi bien qu’immersive. Sa réalisation brutalement réaliste ne s’embarrasse pas de joliesse, ce qui ne signifie pas l’abandon de toute ambition artistique et compositionnelle. Elle s’attache à partir d’un regard à priori purement extérieur à restituer la complexité d’une expérience humaine simplement à partir des gestes et des actions. Sans se perdre dans un moralisme forcément simplificateur, Bigelow cherche à rendre compte des mécanismes psychologiques et sociaux qui sous-tendent la violence et les rapports de domination. Sous l’impulsion d’une mise en scène précise, où le moindre geste, le moindre regard traduit un caractère, une attitude émotionnelle ou sociale, son évolution, le film semble se développer de manière organique hors de tout script (alors qu’il est de toute évidence solidement écrit) uniquement à travers les choix et les actes des personnages. C’est cette intelligence de la mise en scène, rappelant parfois le Cassavetes de Faces, qui permet à Detroit de transcender les limites du (très bon) “film-dossier” qu’il est aussi par ailleurs.

Hadrien Fontanaud

Réalisation: Katryn Bigelow
Scénario: Mark Boal
Montage: William Goldenberg, Harry Yoon
Scénographie: Jeremy Hindle
Avec: John Boyega, Will Poulter, Algee Smith, Hannah Murray

 

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