Les coqs cubains chantent à minuit de Tierno Monénembo

(crédits photo: Tierno Monénembo)

Quête d’origine et reconquête de sens

Tierno Monénembo, auteur du Terroriste noir, du Roi de Kahel (prix Renaudot 2008), important écrivain de la littérature contemporaine, nous livre Les coqs cubains chantent à minuit. Un roman épistolaire dont l’expéditeur est Ignacio, un cubain qui s’improvise guide touristique, comme nombre de ses compatriotes, pour boucler des fins de mois difficiles. La missive est adressée à un certain Tierno Alfredo Diallovogui, alias El Palanque, croisé lors de son passage à la Havane. El Palanque est de mère cubaine, qu’il a très peu connue, et de père guinéen, jazzman virtuose, assassiné pendant la révolution guinéenne. Enigmatique et évasif, addict à la musique, à l’alcool et aux femmes, El Palanque revient régulièrement à Cuba dans l’espoir de « faire le deuil du passé ». Le récit de sa vie est un véritable labyrinthe où des informations sur ses ancêtres, sur la rencontre de ses parents et sur son enfance sont distillées au compte-gouttes, noyées dans des références historico-mémorielles, politiques, littéraires, musicales et des descriptions exubérantes des habitants, des bars, des mœurs, des misères, des tabous et des malheurs de la Havane. Cette foisonnante énumération force sur l’effet « couleur locale ». La petite histoire personnelle d’El Palanque croise la grande histoire afro-cubaine et à travers une trajectoire individuelle, l’universel est convoqué afin que le passé éclaire le présent et les déceptions postrévolutionnaires. Fidel Castro et Sékou Touré font alors partie de la galerie des personnages historiques investis pour jouer un rôle dans le parcours extraordinaire d’El Palanque : né à Cuba, il a grandi en Guinée et s’est exilé à Paris ! À l’instar des cubains, il est un véritable cocktail génétique ainsi décrit par Ignacio : « Nous sommes le produit de tous les frottements qu’a connus cette putain de terre ces cinq derniers siècles […], nous sommes les bâtards de tous les Blancs, de tous les Noirs, des Juifs, des Arabes, des Chinois […]. Nous sommes Catalans et Basques, Castillans et Galiciens, Russes et Français, Yoruba, Congolais, Akans, Peuls, Mandingues, Ouolofs, Sérères… ».

Tierno Monénembo reste fidèle à ses motifs narratifs (le bar, l’alcool, la musique, la danse et la séduction), tout en continuant d’explorer les origines africaines des sociétés latino-américaines. Dans Pelourinho (Seuil, 1995), l’action se situe au Brésil et le récit pose de la même façon que dans Les Coqs cubains, la question de l’identité, de la mémoire et de la transmission, à travers le réseau filial inextricable d’un autre personnage, Escritore. Des quêtes d’origine et des reconquêtes de sens qui prennent ici l’allure d’enquêtes époustouflantes ; le lecteur peut cependant s’égarer dans le lacis des comptes et mécomptes socio-historiques quand ils prennent le dessus sur l’essentiel : l’intrigue romanesque !

Rabiaa Marhouch
(Publié dans le Courrier de Genève du 7 février 2015)

Tierno Monénembo, Les Coqs cubains chantent à minuit, Seuil, 2015,188p.

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